À la Cité de l’Économie, temple feutré des chiffres et des flux invisibles, l’exposition Kourtney Roy・All Inclusive déploie un théâtre troublant : celui du tourisme mondialisé, avec ses promesses de lumière et ses zones d’ombre. Ici, les palmiers sont en carton-pâte, les sourires ont la netteté d’un néon, et l’horizon, parfois, ressemble à une ligne de fuite.

Artiste canadienne installée en France, Kourtney Roy a fait de l’autofiction son terrain d’exploration favori. Dans All Inclusive, elle se met en scène dans des stations balnéaires standardisées, chambres d’hôtel interchangeables, piscines d’un bleu trop parfait pour être honnête. Sa silhouette glamour – robes ajustées, lunettes oversize, poses étudiées – traverse ces décors comme une héroïne hitchcockienne égarée dans un catalogue de voyage.
L’esthétique est léchée, saturée, presque délicieusement kitsch. Mais sous le vernis chromé affleure une inquiétude sourde. Le regard de l’artiste, souvent frontal, parfois absent, interroge la solitude tapie derrière l’illusion de l’évasion. Le voyage vendu comme promesse d’authenticité devient performance ; l’expérience, produit ; le paysage, toile de fond consommable.


À la Cité de l’Économie, le parti pris est audacieux : confronter l’approche sensible de l’artiste à une lecture scientifique et économique du phénomène touristique. Graphiques, données, analyses viennent dialoguer avec les images. Le chiffre rencontre la fiction ; la statistique, le fantasme.
Car le tourisme est une industrie colossale. Il façonne des territoires entiers, génère des millions d’emplois, mais impose aussi une pression considérable sur les écosystèmes et les populations locales. Surfréquentation, artificialisation des littoraux, dépendance économique de régions entières à une saison unique : derrière les buffets à volonté et les cocktails fluorescents se dessine une mécanique globale, fragile et vorace.

Les œuvres de Kourtney Roy agissent alors comme des arrêts sur image. Elles capturent ces instants suspendus où l’abondance semble trop parfaite pour être durable. La piscine immobile devient métaphore d’une ressource rare ; la chambre climatisée, d’un confort énergivore ; le sourire figé, d’une hospitalité parfois contrainte.
Ce qui fascine dans All Inclusive, c’est la façon dont l’exposition décortique l’économie du désir. Le tourisme vend du soleil, du dépaysement, une version améliorée de soi-même. Il promet un ailleurs qui, paradoxalement, doit rester familier. Même nourriture, même confort, même mise en scène du bonheur.
Kourtney Roy, en se multipliant comme une héroïne en série limitée, incarne cette quête de soi dans un monde standardisé. Elle est tour à tour vacancière, starlette, consommatrice et produit. Son corps devient interface entre l’intime et le global, entre le rêve individuel et la machine économique.

L’élégance de l’exposition tient à cette tension permanente entre séduction et lucidité. Rien de démonstratif, encore moins de moralisateur. La critique s’insinue dans le détail : une posture un peu trop parfaite, un décor légèrement artificiel, une atmosphère trop silencieuse pour être idyllique.
À la Cité de l’Économie, l’art ne se contente pas d’illustrer un propos scientifique ; il le trouble, le déplace. Il rappelle que derrière chaque statistique se cache une scène, un paysage, une vie. Et que le tourisme, dans sa version « all inclusive », inclut aussi – qu’on le veuille ou non – ses coûts invisibles.

On ressort avec une sensation ambiguë, délicieusement inconfortable. L’envie de voyager demeure, bien sûr. Mais elle est désormais habitée par une conscience plus aiguë des paradoxes qu’elle charrie. Comme si, derrière chaque carte postale, se dessinait en filigrane la cartographie d’un monde à repenser.








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