Billy The Kid
Avec Les Orphelins, Éric Vuillard poursuit son exploration des coulisses du pouvoir et des mythologies nationales, cette fois en posant sa plume sur une silhouette à la fois spectrale et surexposée : Billy the Kid.
Mais que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’un western crépusculaire, encore moins d’une biographie romancée au goût de poudre. Eric Vuillard ne filme pas les cavalcades, il écoute les silences. Il ne glorifie pas la gâchette, il dissèque l’ombre.
J’ai fouillé la vie du Kid, son taudis à New York lorsqu’il était enfant, la mort de sa mère, ses premiers larcins, et en partant de son histoire intime, de la vie d’un pauvre petit truand, je suis retombé, sans le vouloir, sur la grand-route de l’Histoire humaine. Eric Vuillard
Billy the Kid – de son vrai nom Henry McCarty, puis William H. Bonney – hante l’imaginaire américain comme une photographie sépia : revolver à la hanche, regard insolent, jeunesse foudroyée. Eric Vuillard choisit de déplacer l’objectif.
Il s’attarde sur l’enfance pauvre, l’errance, les humiliations minuscules.
Dans cette approche quasi tactile, le hors-la-loi devient d’abord un orphelin. Un enfant sans protection dans un monde qui se bâtit à coups de contrats léonins, de spéculations foncières et d’alliances politiques. Le mythe se fissure ; l’intime affleure.
Comme dans L’Ordre du jour, où il révélait les complicités feutrées du pouvoir face à la montée du nazisme, Eric Vuillard traque ici les forces invisibles qui façonnent un destin. La violence de Billy n’est pas un accident romantique : elle s’inscrit dans un territoire en train de s’inventer.
Nous sommes dans le Nouveau-Mexique de la fin du XIXᵉ siècle. Les guerres de clans, les intérêts économiques, la naissance d’un capitalisme territorial dessinent une matrice brutale. Derrière la figure du bandit surgissent les notables, les propriétaires, les juges, les hommes d’affaires – ceux qui écrivent les lois et possèdent les terres.
Le pouvoir américain ne naît pas seulement dans les grandes déclarations ou les Constitutions ; il s’élabore aussi dans la poussière des ranchs, dans les bureaux enfumés, dans l’écrasement méthodique des plus vulnérables.
Ce qui frappe, dans Les Orphelins, c’est la densité. Eric Vuillard travaille par éclats : phrases courtes, images nettes, scènes presque cinématographiques. Il excave la légende pour révéler la structure.
Son écriture est celle d’un moraliste moderne. Elle interroge la fabrique des héros et la commodité des récits nationaux. Pourquoi célébrer le hors-la-loi ? Que masque cette fascination ? Peut-être le besoin d’oublier que l’ordre, lui aussi, fut violent.
En refermant le livre, une sensation demeure : Billy the Kid n’est plus seulement un visage mythique, mais un symptôme. L’enfant abandonné devient le miroir d’une Amérique en construction – pays d’opportunités et de brutalités, d’ascensions fulgurantes et d’éliminations rapides.
Eric Vuillard ne réhabilite ni ne condamne. Il éclaire. Et dans cette lumière crue, le mythe américain perd son vernis épique pour révéler sa matière première : la solitude, l’ambition, la force.
Les Orphelins n’est pas un western ; c’est une radiographie. Celle d’un garçon sans héritage et d’une nation qui, en se rêvant grande, a appris très tôt à confondre conquête et justice.








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