La photographie fête ses 200 ans à la Bourse de Commerce
Plus de 700 images, 80 artistes et une seule invitation : se souvenir. Jusqu’au 18 janvier 2027, la Pinault Collection ouvre ses trésors photographiques sous la rotonde de Tadao Ando.
Une fugue plutôt qu’une chronologie
Il y a des expositions qu’on visite, et d’autres dans lesquelles on se laisse glisser. Remember Me appartient à la seconde famille. Pour le bicentenaire de l’invention de la photographie, la Bourse de Commerce a décidé de ne pas jouer la carte de la chronologie sage. Le commissaire Matthieu Humery parle d’une fugue : un parcours libre, fait d’échos, de clins d’œil et de correspondances inattendues entre les siècles et les genres.
Un jeu de dominos dès l’entrée
Le jeu commence dès l’entrée. Une image inédite d’Edward Steichen montre des mains qui mélangent des dominos, et le ton est donné : ici, les photographies se répondent comme des pièces qu’on assemble.

Dans le Salon, les yeux deviennent sujet, symbole, point de fixation. On y croise Warhol vu par Annie Leibovitz, et la confidence d’Avedon, qui détestait son appareil et rêvait de travailler « uniquement avec ses yeux ».
Barbara Kruger, un choc sous la Rotonde
Puis la Rotonde vous happe. L’artiste américaine Barbara Kruger, dont l’œuvre donne son titre à l’exposition, y signe The History of Tears. Sur les murs courbes du musée, des citations monumentales, notamment tirées d’Orwell et d’Aimé Césaire, côtoient les vingt-quatre vitrines du Passage transformées en caissons lumineux. Ses injonctions claquent, tantôt douces-amères, tantôt en uppercut. Dans une alcôve, un œil injecté de sang, le fameux Untitled (Remember me), murmure ses ordres contradictoires sur une bande-son industrielle. Impossible de ressortir indemne, ni indifférent.
Penn et Depardon, deux regards en majesté
Deux monuments se partagent ensuite le cœur du parcours. Dans la Galerie 2, « Le monde selon Penn » réunit près de 450 tirages d’Irving Penn dans une installation inédite : portraits, mode, fleurs fanées, cigarettes, natures mortes, un vertige de perfection où l’on pénètre littéralement dans l’atelier mental du maître. Quelques portes plus loin, Raymond Depardon propose une France en couleur, une cinquantaine d’images de sous-préfectures, de cafés, de routes et de places. Un regard à la fois critique, tendre et plein d’humour, sur un pays qui tend à disparaître. Les plus jeunes y verront un autre temps ; les autres, une nostalgie.
Devant la mer
La mer, ensuite, comme un appel d’air. Les marines de Gustave Le Gray, pionnier du XIXe siècle, dialoguent avec celles d’Eileen Quinlan, Hiroshi Sugimoto ou Wolfgang Tillmans, et l’on se laisse porter entre calme et tempête.

C’est aussi une manière de percevoir la passion de François Pinault pour l’océan : l’exposition, dit son commissaire, révèle un collectionneur intime.
Un abécédaire de la photographie
Le reste du parcours se lit comme un abécédaire de la photographie. On y explore la sérialité avec August Sander et Cindy Sherman, les secrets de fabrication avec les trois versions de Dovima with Elephants d’Avedon, tirées en trois formats différents parce que le photographe n’a jamais su choisir.

On y étudie l’art de la composition de Roger Fenton à Cartier-Bresson. Puis viennent les mains, qui racontent le labeur de la Migrant Mother de Dorothea Lange comme l’inquiétude surréaliste des Années vous guettent de Dora Maar.

Les visages suivent, dont celui, vide et bouleversant, de Marilyn par Avedon.
Enfin, les corps, de Helmut Newton à Zanele Muholi, qui racontent aussi une histoire de regard et de réappropriation de soi.
Fondu au noir
La fin de la visite est un fondu au noir, au sens propre. Les figures se dissolvent, la photographie s’efface jusqu’à l’abstraction, et le parcours se clôt sur Ma dernière photographie de Man Ray : un carré noir peint sur carton, qui n’est donc pas une photographie. Comme l’exposition débute aussi par une œuvre abstraite, la boucle est bouclée, en écho à la circularité du bâtiment. On peut la voir, puis la revoir. Dans l’Auditorium, Nan Goldin projette Stendhal Syndrome, un diaporama où les chefs-d’œuvre de la peinture croisent les visages de ses proches. Dans le Studio, Coleman Collins interroge la copie numérique et la mémoire.
Exposition jusqu’au 18 janvier -27

Bourse de Commerce – Pinault Collection・2. rue de Viarmes 75001 Paris
www.boursedecommerce.fr
Nocturne le vendredi jusqu’à 21h.
Bon à savoir : une visite éclairage de 20 minutes est proposée toutes les demi-heures, en accès libre et sans réservation.








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