La mode à l’ouvrage
À la Galerie Rouge, Paris, deux visions singulières de la photographie de mode se rencontrent pour la première fois.

Nées toutes deux à Brooklyn – Lillian Bassman en 1917, Sheila Metzner en 1939 -, elles ont en commun un parcours qui commence dans l’univers de la direction artistique avant de trouver, dans la photographie, un territoire d’expression plus intime. Deux générations, deux écritures, mais une même obsession : faire de la mode un art de la lumière, de la matière et de l’apparition.
Lillian Bassman fut, entre 1945 et 1948, la directrice artistique de Junior Bazaar, où elle contribua à révéler une nouvelle génération de photographes, parmi lesquels Richard Avedon. Quelques années plus tard, elle transpose son regard dans la chambre noire et impose, dès la fin des années 1940, une esthétique radicalement personnelle aux pages de Harper’s Bazaar. Ses silhouettes vaporeuses, ses noirs profonds et ses blancs presque effacés semblent flotter entre rêve et disparition.


Sheila Metzner emprunte un autre chemin. Autodidacte, elle devient en 1966 la première femme directrice artistique de l’agence Doyle Dane Bernbach avant de se consacrer pleinement à la photographie. En couleur, elle développe une sensualité picturale où la lumière paraît envelopper les corps et les étoffes. En 1981, elle devient la première femme à signer un contrat d’exclusivité avec Vogue.

Tout se joue peut-être dans la chambre noire. Lillian Bassman y maltraite délicatement ses négatifs, les recouvrant de tissus et de ferrocyanure jusqu’à faire disparaître les contours des robes. Le vêtement n’est plus décrit : il devient suggestion, presque souvenir. Richard Avedon parlait de cette capacité à rendre visible l’espace fragile « entre l’apparition et la disparition des choses ». Chez Sheila Metzner, au contraire, l’image se construit par la patience et la matière. Ses tirages réalisés par l’atelier Fresson, selon un procédé artisanal exigeant plusieurs semaines de travail, donnent à ses photographies des couleurs profondes, des glacis dorés et une douceur qui les rapprochent de la peinture.


La cinématographie nourrit également son langage. Sheila Metzner prépare ses prises de vue comme des séquences de film, esquissant des storyboards et travaillant avec le directeur de la photographie Peter Sova. Elle adopte l’éclairage HMI, qui restitue la qualité de la lumière naturelle, préférant sa subtilité aux artifices du flash. Même lorsqu’elle photographie la haute couture parisienne pour sa première commande de Vogue, réalisée de nuit parce que les vêtements sont retenus en journée par les clientes, elle transforme la contrainte en parti pris esthétique.
Puis vient le voyage, et avec lui une autre liberté. Ses reportages auprès des Samburu et des Maasai révèlent une œuvre moins connue, profondément habitée par la relation entre l’être humain et la nature. Sheila Metzner y voit des « dieux vivants », comme si le vêtement, soudain, cédait sa place à quelque chose de plus ancien : le corps, le paysage, la présence.

Lillian Bassman connaîtra elle aussi une seconde vie artistique. Retirée de la photographie à la fin des années 1960, elle redécouvre au début des années 1990 des négatifs qu’elle croyait perdus. Elle les retravaille, les altère, les réinvente, poursuivant jusqu’à sa mort en 2012 cette quête d’une beauté volontairement imparfaite. Sheila Metzner, de son côté, voit sa série From Life, dont proviennent notamment les tulipes présentées ici, redécouverte au Getty Center en 2023.
À travers leurs différences, les deux artistes partagent une même foi dans le pouvoir de transformation de l’image. Pour Sheila Metzner, la beauté possède un « pouvoir transformateur » ; pour Lillian Bassman, elle naît de cette tension délicate entre ce qui se montre et ce qui s’efface.

Avec « Sheila Metzner et Lillian Bassman, la mode à l’ouvrage », la Galerie Rouge ne juxtapose donc pas simplement deux grandes signatures de la photographie de mode. Elle met en regard deux alchimistes du tirage, deux femmes qui ont compris que photographier un vêtement, ce n’est jamais seulement le montrer. C’est lui donner une mémoire, une aura, parfois même un mystère.
Entre le geste artisanal et l’expérimentation, entre la mode et la peinture, leurs photographies rappellent avec une rare élégance que la beauté ne réside pas toujours dans ce que l’on voit – mais dans ce que l’image nous laisse imaginer.
A découvrir jusqu’au 19 septembre-26
La Galerie Rouge・3. Rue du Pont Louis-Philippe 75004 Paris








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