Un soir, je retourne au centre S21. C’est un rendez-vous que nul ne m’a proposé parmi les vivants. Je m’assieds au pied du bâtiment principal, et j’attends. Devant moi, l’ancienne école jaunie aux volets bleu clair. Je scrute ces murs que je connais si bien, où je suis venu filmer, des nuits entières, il y a vingt ans. Même une école peut devenir un centre de mort. Surtout une école, s’il faut transformer les êtres radicalement, s’il faut qu’ils consignent leurs vies et qu’ils s’inventent des crimes, électrocutés, frappés, étouffés. Qui entre ici est déjà mort.
Quartier des fantômes, de Rithy Panh et Christophe Bataille, appartient à cette catégorie rare d’ouvrages où la littérature devient une chambre d’écho – un espace où le passé ne passe pas, mais insiste, murmure, revient.
Rithy Panh n’écrit pas depuis la distance. Il revient.
Enfant rescapé du régime khmer rouge, devenu cinéaste, il franchit à nouveau les seuils du « centre de la tuerie », cet ancien lycée transformé en machine méthodique d’anéantissement, administrée par Duch. Le lieu, tour à tour école, camp de la mort, puis musée, semble avoir absorbé toutes les strates du temps sans jamais se défaire de son noyau tragique. Ici, les murs ne se taisent pas.
Le récit se déploie dans une temporalité troublée, presque flottante. Jour et nuit s’y confondent, les vivants et les morts s’y frôlent. Les voix affleurent : celles des victimes, des bourreaux, des survivants – et peut-être aussi celles des esprits. Car ce livre, au-delà du témoignage, touche à une dimension presque métaphysique. Il interroge ce qui demeure, ce qui hante, ce qui refuse de disparaître.
La langue de Christophe Bataille accompagne ce mouvement avec une retenue ciselée, refusant toute emphase. Elle épouse le regard de Panh, fait de lucidité et de tremblement. Ensemble, ils composent une cartographie du mal, non pas spectaculaire, mais insidieuse, presque ordinaire dans sa mécanique. Et c’est précisément là que réside son vertige.
Pourtant, au cœur de cette nuit, des figures se détachent.
Le peintre Vann Nath, survivant qui a su témoigner par l’image, et la jeune Bophana, dont la présence fragile et lumineuse résiste à l’effacement. Deux silhouettes qui incarnent une forme d’humanisme irréductible, comme des éclats de clarté dans un paysage de cendres.
Quartier des fantômes n’apporte pas de réponse. Il ne referme rien. Il ouvre, au contraire, une brèche – celle de l’énigme du mal, mais aussi celle de la persistance de l’humain.








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